OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Les emplois au pifomètre du gaz de schiste http://owni.fr/2012/10/08/les-emplois-au-pifometre-du-gaz-de-schiste/ http://owni.fr/2012/10/08/les-emplois-au-pifometre-du-gaz-de-schiste/#comments Mon, 08 Oct 2012 14:02:09 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=121895

Voici deux mois qu’industriels et éditorialistes défendent le gaz de schiste à l’aide de promesses d’emplois complètement fantaisistes. Le “gisement de 100 000 emplois” que représenterait l’exploitation de ces hydrocarbures profonds est le deuxième argument favori (après l’indépendance énergétique) pour balayer d’un revers de calculatrice les risques environnementaux et sanitaires des méthodes brutales d’extraction qu’elle nécessite (la fracturation hydraulique). Mais si les réserves ont été évaluées à l’aide de méthodes et de données géologiques professionnelles, le potentiel social de cette industrie l’a été avec un outil mathématique de niveau CM2.

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Prédire l’avenir avec une règle de trois

L’évaluation la plus populaire sous nos climats éditoriaux est l’œuvre d’un rapport livré par la société Sia conseil. Cabinet de consulting en management, Sia compte parmi ses plus gros clients GDF Suez, partenaire de Schuepbach LLC sur deux permis d’exploration pour les gaz de schiste en France et leader du secteur. Son logo apparaît par ailleurs discrètement en pied de page de Gas in focus, “Observatoire du gaz naturel” autoproclamé, coédité par GRT Gaz, filiale à 75% du géant français des bonbonnes de propane.

Pour arriver à un bénéfice de 100 000 emplois directs et indirects grâce aux gaz de schiste, la société part d’un calcul savant portant sur les trois principaux permis du Sud de la France :

Le nombre de forages par concession ne peut pas excéder 30 forages de puits par an. Pour mémoire, aux Etats-Unis, certaines zones comportent plusieurs milliers de puits. Après avoir déterminé le profil de production d’un puits type, nous avons ensuite appliqué les niveaux d’emploi observés aux Etats-Unis sur les deux périodes de vie d’un puits : sur les trois premières années (forage), 13 personnes par puits sont nécessaires ; sur les vingt années suivantes (exploitation), il suffit de 0,18 personnes par puits. Les emplois indirects et induits représentent 1,52 emploi par puits. Nous avons retraité cette moyenne américaine des horaires de travail en France (2 080 heures annuelles aux Etats-Unis contre 1 650 en France, soit un facteur de 1,26).

Conclusion : la totalité des trois concessions représenterait un potentiel de 10 000 emplois à l’horizon 2010. Jusque là, l’analyse est fine et, sinon incontestable, efficacement argumentée.

Quand soudain, peut-être usés par la quantité de statistiques sociales brassées pour savoir combien de foreurs iraient percer le plateau du Larzac, les experts de Sia rangent leurs tableaux Excel et dégainent leur Casio :

Généralisées à la totalité des ressources françaises, ces exploitations créeraient 100 000 emplois d’ici 2020 dont 40 000 emplois industriels directs, dans une hypothèse maintenant les conditions d’exploitation retenues.

Le calcul n’est pas précisé mais nous avons pu reconstituer la formule ayant permis cette conclusion :

10% x Gaz de schiste en France = 10 000 emplois
Gaz de schiste en France = 10 000 emplois x 1/10% = 100 000 emplois

En d’autres termes, les experts de Sia conseil (jugeant que toutes les extractions de gaz de schiste sont les mêmes) se targuent de prédire l’avenir avec une règle de trois.

Fact checking

Si elle peut sembler “de bon sens”, cette idée selon laquelle “un puits est un puits” est techniquement fausse : piégé dans les roches de schiste, le gaz du même nom peut se trouver en fines couches entre 2 000 et 3 500 mètres de profondeur selon les bassins. Difficile d’imaginer qu’avec plusieurs centaines de mètres de différence, il faille autant de temps et de personnel pour forer à ces différents niveaux, selon qu’on soit en Languedoc ou en Lorraine. Et pour cause.

L’argument selon lequel les gisements seraient tous pareils sur le plan de l’emploi ne survit pas longtemps à l’analyse de l’exploitation effective des gaz de schiste aux Etats-Unis. Si la règle de trois employée par Sia conseil était juste et puisqu’elle se base sur les emplois nécessaires pour exploiter les ressources, le nombre d’emplois créés devrait être proportionnel à la production de chaque Etat.

En croisant les chiffres de production de l’Agence d’information sur l’énergie américaine et les calculs d’emplois par Etat de l’institut IHS, il apparaît clairement que les deux chiffres sont totalement décorrélés : avec deux fois moins de production, la Pennsylvanie revendiquait en 2010 près de deux fois plus d’emplois que l’Arkansas. Les deux Etats affichent cependant un bénéfice social combiné inférieur au Colorado… qui a extrait mille fois moins de gaz de schiste qu’eux en 2010 !

Autrement dit, la règle de trois s’avère un outil plutôt difficile à appliquer à une industrie dépendante d’une somme de facteurs aussi large que l’énergie.

Cela n’a cependant pas empêché cette estimation de se répandre comme une traînée de poudre, ni d’autres du même calibre mathématique. Le groupement patronal britannique Institute of Directors a ainsi fait sensation le 21 septembre en annonçant un potentiel de 35 000 emplois dans l’exploration-production des gaz de schiste. Le rapport Britain’s shale gas potential sur lequel repose ce coup de com’ expose cependant clairement sa méthode pour arriver à ce chiffre à partir d’une estimation d’une hausse de 8 % de la production grâce à ces hydrocarbures :

L’industrie gazière et pétrolière britannique assure directement et indirectement l’emploi de 440 000 personnes. En supposant que l’emploi soit directement proportionnel à la production, alors une hausse de 8 % de la production de 2011 générerait un gain de 35 000 emplois, aidant à contrecarrer les pertes liées au déclin de la production conventionnelle de pétrole et de gaz au Royaume-Uni.

Ce postulat du “tous pareils” est également à l’origine de deux estimations du think tank Iref Europe. L’auteur de l’article, qui présente un potentiel de 42 000 à 62 000 emplois, a cependant l’honnêteté de reconnaître “les limitations statistiques” de la règle de trois.

Promesses

Avant la mise en exploitation des grands gisements du Nord-Est et du Sud des Etats-Unis, des promesses d’emplois toutes aussi alléchantes avaient été formulées par les industriels. En mai 2011, un rapport était repris par le quotidien Patriot News estimant à 48 000 emplois le nombre d’embauches réalisées en 2010 grâce au développement des gaz de schiste en Pennsylvanie. Signé par le département Travail et Industrie de l’Etat, le document semblait au dessous de tout soupçon.

Le mirage social du pétrole guyanais

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Défendue par les élus locaux et la compagnie Shell à coup de chantage à l'emploi, l'extraction de pétrole au large de la ...

A ceci prêt que le terme d’embauche n’est pas synonyme de “création d’emploi“, une nuance relevée par l’institut Keystone, dans le même rapport ! Les “embauches” remplacent en effet parfois des départs en retraite, des licenciements ou des démissions, sans augmenter le nombre total d’emplois pourvus dans la zone. Le bénéfice “réel” pour l’emploi serait en fait de 10 000 personnes sur trois ans (2008 à 2010), ce qui pèse pour moins de 10% de la hausse de l’emploi industriel dans l’Etat, selon la même source.

Avec plus de 24 000 emplois directs au 2e trimestre 2012 dans les industries extractives, la France dispose déjà de professionnels dans les différents corps de métier nécessaires au développement des gaz de schiste. Comme pour la Guyane, de nombreuses opérations de prospection sismique ou de forage mobilisent pendant un temps limité des équipes de spécialistes qui repartent aussitôt le travail fini avec leur coûteux matériel, sans créer d’autre richesse sur le territoire que celle liée à leurs besoins quotidiens.

De quoi sauver une filière, peut-être. Mais pas de quoi s’attendre à un autre boom que celui qui fait trembler le sous-sol lors de la fracturation hydraulique.


Photo par Arimoore [CC-by-nc-sa] via Flickr

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[C/Data] Les gaz de schiste http://owni.fr/2012/09/10/cdata-les-gaz-de-schiste/ http://owni.fr/2012/09/10/cdata-les-gaz-de-schiste/#comments Mon, 10 Sep 2012 09:43:04 +0000 Paule d'Atha http://owni.fr/?p=119742 Owni illustre l'actualité par la data. Premier épisode de la série, ce petit film sur les gaz de schiste pensé pour faire réagir l'invité de l'émission, le sénateur écologiste Jean-Vincent Placé.]]> Script de la vidéo

Depuis des milliers d’années, sous nos pieds, des micro-organismes sans défense se changent en gaz. Alors qu’une partie remonte vers la surface, devenant le gaz naturel, l’autre reste coincée entre 2000m et 3000m de profondeur, dans la roche de schiste, c’est-à-dire de l’argile. Ces petites bulles de méthane prisonnières, c’est le gaz de schiste. Un vrai trésor quand le gaz naturel se raréfie et que ses prix s’envolent. Reste à trouver la bonne épuisette pour récolter ces bulles.

Dans les années 1980, les industriels américains arrivent avec le “fracking” ou “fracturation hydraulique” en français dans le texte. Le principe ? Fissurer la roche de schiste avec des charges explosives puis envoyer à très haute pression un mélange de sable, d’eau et de produits chimiques. Les bulles de gaz ainsi secouées remontent alors, via le forage, à la surface.

Mais cela nécessite de grandes quantités d’eau : près de 15 millions de litres pour chaque fracturation, opération qui peut se répéter 10 fois sur un même puits. Et, malgré la surveillance, le mélange envoyé à haute pression peut parfois s’infiltrer jusqu’aux nappes phréatiques, polluant nos réserves d’eau.

Oui, mais les réserves en gaz de schiste sont considérables : plus de 185 000 milliards de m3 sur tout le globe. Notamment en Chine (+ de 36 000 milliards de m3), aux Etats-Unis (+ de 24 000 milliards de m3) et, pour l’Europe, en Pologne (+ de 5 000 milliards de m3) et en France (+ de 5 000 milliards de m3 mais légèrement inférieur à la Pologne). Les réserves supposées sous le sol Français pourraient assurer plus d’un siècle d’autonomie gazière (5 097 milliards de m3 = 109 ans d’indépendance énergétique en gaz). Et mieux : derrière les bulles de gaz de schiste se cache du pétrole de schiste !

Et puis c’est aussi source d’emplois. Aux États-Unis, en 2010, 600 000 travailleurs dépendaient de l’extraction des gaz de schiste. Risque écologique ou enjeu énergétique et social ?

Exploiter ou non les gaz de schiste est un vrai choix politique.


Retrouvez un film d’animation “C/Data” réalisé par Owni dans l’émission C/Politique sur France 5 chaque dimanche à 17h40. La vidéo et le verbatim de chaque épisode se trouvent sur le Datablog d’Owni.

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Guerre psychologique pour le schiste http://owni.fr/2011/12/16/guerre-usarmy-gaz-schiste-propagande-psyops/ http://owni.fr/2011/12/16/guerre-usarmy-gaz-schiste-propagande-psyops/#comments Fri, 16 Dec 2011 14:56:18 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=90891

Des entreprises gazières font usage de techniques et de personnels issus des unités de guerre psychologique de l’armée américaine, pour convaincre les populations de l’intérêt de leurs opérations d’exploitation à grande échelle des gaz de schiste dans le nord-est des États-Unis.

L’information a émergé d’une banale conférence réunissant des responsables de la communication des gaz et pétrole de schiste. Rassemblés au Hyatt Regency Hotel de Houston (Texas), la Hydraulic Fracturing Initiative 2011 qui s’est tenue début novembre a donné la parole à plusieurs cadres du secteur. Parmi eux Matt Pitzarella, de la société Range Ressources, s’est vanté en ces termes des méthodes appliquées en Pennsylvanie pour briser la réticence des populations locales inquiètes des conséquences de la fracturation hydraulique sur leur cadre de vie :

Nous nous sommes particulièrement concentrés chez Range sur une démarche proactive vis-à-vis des populations. [...]
[Un responsable de la communication] a soulevé l’intérêt de se tourner vers d’autres secteurs économiques et industriels, en l’occurrence, l’armée et les Marines. Nous avons plusieurs gars des PsyOps [diminutif utilisé pour désigner les opérations de guerre psychologique dans l'armée américaine, NDLR] qui travaillent pour nous chez Range, car ils sont particulièrement à l’aise avec les problématiques globales et les gouvernements locaux. [...] [Ils ont passé une grande partie de leur temps] à aider à la compréhension des opérations de guerre psychologique que l’armée a mises en place au Moyen-Orient. Ce qui nous a été grandement utile en Pennsylvanie.

Éprouvées sur les insurgés irakiens, les méthodes de guerre psychologique étaient prêtes à être appliquées aux citoyens américains.

Iraqi Freedom en banlieue de Pittsburgh

Habitant de Mount Pleasant Township en Pennsylvanie, Dencil Backus a rencontré par deux fois Matt Pitzarella : lors de son cours de communication à l’Université de Californie de Pennsylvanie et quand le jeune homme a mené la campagne de forage pour les gaz de schiste pour la compagnie Range Ressources. Présente depuis 2005 dans cet État, la société fait partie de la myriade de startup lancées dans la ruée vers le schiste dans l’immense gisement géologique dit de Marcellus Shale. Dans cette chevauchée fantastique de tours de forage et de camions de liquide de fracturation, la commune de Mount Pleasant en banlieue de Pittsburgh a rapidement été le lieu d’un conflit ouvert avec la société, que décrit Dencil Backus :

Les relations avec les autorités locales étaient exécrables. Pour faire plier les petits habitants du coin, Range a commencé par boycotter les commerces et services du coin : ils louaient des excavateurs ailleurs, allaient déjeuner dans les restaurants de la ville d’à côté… Mais, quand la commune a envisagé en juin 2011 de passer un plan d’occupation des sols [a zoning ordinance], ils sont passés à la vitesse supérieure.

Avec une telle décision au niveau local, c’est l’expansion des opérations de forage de Range qui était menacée. Suivant le droit américain, qui attribue à chacun la propriété du sous-sol de la surface au centre de la Terre, la majeure partie de l’étendue de la commune était couverte par des “cessions de droits miniers” autorisant Range à extraire ce qui lui paraissait bon du sous-sol de 68 km². Soit l’essentiel de la surface totale de la commune, qui s’étend sur 93 km².

Ne voulant se priver d’aucune ressource potentielle, Range a alors envoyé deux lettres, chacune à une partie de la population. Aux habitants ayant cédé leurs droits et aux petits commerçants, la compagnie se plaignait du plan d’occupation des sols et de la mauvaise volonté des autorités locales qui l’obligeraient bientôt à abandonner ses opérations à Mount Pleasant. Dans le courrier parvenu à ceux qui n’avaient pas signé d’autorisation de forer sur leurs terrains, Range Ressources tenait un discours exactement opposé : la société se félicitait de l’exigence des autorités locales et de la bonne entente avec ses représentants autour de la question de l’exploration gazière. Six mois après, Dencil Backus perçoit encore les résultats de cette instrumentalisation de l’opinion :

L’arrivée simultanée de ces deux lettres a causé la confusion la plus totale, montant la moitié de la population contre l’autre, qui l’accusait d’empêcher l’exploitation pétrolière et de menacer l’économie locale. Les autorités locales ont été obligées de repousser le vote de plusieurs mois, après un échec de médiation avec Range Ressources.

Derrière cette zizanie, Matt Pitzarella se vantait notamment d’employer les services d’anciens soldats de la 303ème division de guerre psychologique de l’armée américaine. Contactés par OWNI, les services de l’US Army ont livré la description suivante des activités de cette unité :

La mission de la 303ème en Irak relevait de la dispersion de matériel aux populations locales. Le matériel était porteur de messages censés aider les populations locales à réagir à l’arrivée des troupes américaines sur le terrain dans le cadre de l’opération Iraqi Freedom. La 303ème était une unité de réserve et nous n’avons pas idée du nombre de troupes engagées en Irak, du fait que les opérations ont été menées il y a près de neuf ans.

Troupes américaines chargées à Bassorah de "décourager les habitants de harceler les troupes américaines et irakiennes" pendant l'opération Iraqi Freedom.

Basée à Fort Bragg, en Caroline du Nord, l’unité avait notamment pour tâche le largage massif de tracts et de radios à ondes courtes porteurs de message visant à briser les solidarités locales entre populations civiles et insurgés irakiens. Obligé d’abandonner sa ferme à Mount Pleasant après avoir vu son eau, ses terres et son bétails foudroyés par les liquides de fracturation fuitant des puits de gaz de Range, Ronald Gulla ne s’étonne pas que les gallons cliquètent autour des derricks :

Dès le début des opérations, en 2005, nous avons identifié d’anciens militaires dans les rangs de la communication et des négociateurs de ces boîtes. Ils frappaient à votre porte et vous disaient “vous ne voulez pas qu’on exploite votre gaz ? Vous n’êtes pas un patriote ?” Ils prétendaient que ce gaz réduirait les importations d’hydrocarbures du Moyen-Orient mais huit ports méthaniers ont déjà été convertis pour l’exportation. Ce sont des universitaires qui ont creusé leur CV et qui m’ont passé le mot. Mais je préfère ne pas citer de nom : beaucoup de professeurs ont payé cher d’avoir critiqué les gaz de schiste dans le coin.

Voté en 1948, le Smith-Mundt Act interdit formellement l’utilisation d’opération de guerre psychologique contre d’autres cibles que les troupes étrangères ennemies. Contacté par OWNI à plusieurs reprises, Matt Pitzarella n’a pas donné suite à nos messages.

“Nous faisons face à une insurrection”

Pour trouver d’autres exemples de la proximité entre industrie gazière et armée, pas besoin d’aller plus loin que la table où parlait Matt Pitzarella à la conférence Hydraulic Fracturing Initiative. Matthew Carmichael, responsable communication de la société Anadarko Petroleum qui fore en Pennsylvanie, a fait ses armes comme sergent du 3ème bataillon du 23ème régiment de Marine et affiche fièrement sur son profile LinkedIn son appartenance au “Semper Fi network”, club des vétérans de l’armée américaine. Après quelques années chez Chevron et avant les gaz de schiste, le gradé a fait un crochet par KBR, filiale du groupe Halliburton, remarquée eu Irak pour avoir employé le plus grand nombre de mercenaires, selon le Los Angeles Times. Le ton de son intervention à la conférence de communicants des gaz de schiste ne semblait rien avoir perdu de ces tumultueuses années :

Si vous êtes un responsable de communication dans ce secteur, je vous recommande de faire trois choses. Trois choses que j’ai lues récemment et qui me paraissent dignes d’intérêt :
Téléchargez le manuel de contre-insurrection du corps des Marines de l’armée américaine [étonnement dans la salle] car nous faisons face à une insurrection. Il y a beaucoup de bonnes leçons là dedans, provenant d’une expérience militaire. [...] Par ailleurs, il y a une formation organisée par Harvard et le MIT deux fois par an intitulé “Gérer un public en colère”. Assistez à cette formation [...] ; beaucoup d’officiers dans nos troupes le font déjà. Cela vous donne des outil, les outils médiatiques, pour gérer l’énorme polémique avec laquelle notre industrie se débat.
Troisièmement, j’ai un exemple des “Rumsfeld’s rules” (“règles de Rumsfeld”). Vous connaissez tous Donald Rumsfeld – c’est un peu une Bible, par ailleurs, pour guider ma façon d’opérer.

Contacté par OWNI, Anadarko Petroleum n’a pas donné suite à nos demandes. A Harvard, nous sommes dirigés vers le “Program on negociation” de l’école de droit de la prestigieuse faculté américaine. Depuis 15 ans, Lawrence Susskind et Patrick Field, spécialistes de la médiation, tiennent deux fois par an un séminaire de trois jours inspiré de leur livre Dealing with an angry public.

A raison de 2 999 dollars, avocats, cadres du privé ou de l’administration, voire militants venus des États-Unis, du Canada mais aussi d’Europe, peuvent participer au “Program on negociation for senior executives” (“séminaire de négociation à destination des cadres supérieurs”). Parmi les secteurs représentés figurent en bonne place l’industrie pharmaceutique, l’immobilier et l’énergie. Lawrence Susskind nous a décrit le déroulement d’un séminaire :

Nous organisons un jeu de rôle : chaque participant se voit distribuer un briefing basé sur une situation réelle issue d’une polémique liée à la santé, à l’énergie, au secteur bancaire ou autre.

Autour d’une quinzaine de tables, les participants endossent le rôle qui leur a été donné pour mener la négociation, certains sont le “public énervé”, d’autres se mettent dans la peau des industriels… Et au bout de deux heures, les lumières s’éteignent et un journaliste (qui est enquêteur pour un journal canadien) débarque avec sa caméra et filme chacun des participants, l’interroge… A la fin du séminaire, nous projetons un vrai-faux journal monté à partir des séquences filmées par le journaliste. Car notre formation a également pour objectif d’apprendre à gérer un journalisme invasif.

Interrogé sur le boum des gaz de schiste, Susskind relativise :

Les problématiques soulevées sont toujours plus ou moins les mêmes dans la gestion des conflits avec un public en colère. Nous parlons de terrain, de législation, de risque de fuite… Au final, rien de nouveau par rapport aux conflits autour de l’installation d’un pipeline ou d’une ligne à haute tension. Quant aux méthodes employées pour les résoudre, elles sont communes à bien des secteurs.

Le secteur des gaz de schiste va désormais piocher ses experts aussi loin qu’ils se trouvent. En addition des services de l’armée, différents lobbies et compagnies pétrolières et gazières ont désormais recours aux services de la prestigieuse agence new-yorkaise Hill&Knowlton. Devenue célèbre pour avoir lancé la première campagne dans les années 1950 pour rétablir la réputation du tabac contre les mises en garde pour la santé. Devenue polémique pour avoir mené, pour 10,8 millions de dollars facturé aux Koweït, une campagne de propagande visant au déclenchement du premier conflit Iran-Irak. À la guerre comme à la guerre.


Photos : FlickR CC-BY-NC NexusNovum ; DVIDSHUB ; SkyTruth.

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Chantage au pétrole sale http://owni.fr/2011/11/29/chantage-au-petrole-sale-sables-bitumineux-canada-schiste/ http://owni.fr/2011/11/29/chantage-au-petrole-sale-sables-bitumineux-canada-schiste/#comments Tue, 29 Nov 2011 12:14:16 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=88517

Pour protéger ses exportateurs de pétrole vers l’Union européenne, le gouvernement canadien a mené une campagne de lobbying jusqu’au plus haut niveau pour court-circuiter une directive sur la qualité des carburants. Parmi elles, des rencontres officieuses de membres du gouvernement d’Ottawa avec David Cameron et des membres de son gouvernement visant à saborder la réglementation, dont des documents publiés lundi 28 novembre montrent la régularité et la teneur.

110 événements de lobbying organisés en deux ans

Présentée en juillet 2009 par la Commission européenne, la directive sur la qualité des carburants (Fuel Quality Directive ou FQD) visait à intégrer dans l’évaluation du bilan carbone des énergies consommées par les transports non seulement les rejets de gaz à effet de serre causés par leur extraction en plus de celles issues de la combustion. Face au critère visant à ne pas acheter ni commercialiser d’énergie fossile “plus polluante que le pétrole conventionnel”, de nouvelles ressources dites “non conventionnelles” (extraites à grand renfort de produits chimiques, déforestation et méthodes violentes, comme les gaz de schiste) se voyaient menacées par cette décision.

Et notamment les “sables bitumineux”, forme de pétrole non mature reposant dans des couches superficielles de silice. Des plages d’or noir qui font depuis quelques années les beaux jours des exportations d’hydrocarbures du Canada. Lequel dévaste pour les extraire de majestueux paysages, cours d’eau et écosystèmes de son Far West, rejetant ainsi 22% de CO2 en plus que les exploitations de pétrole classique selon la directive sur la qualité des carburants. De quoi dissuader les importateurs censés réduire leur bilan carbone de 10% d’ici à 2020 de s’abreuver à cette source. Malgré cette catastrophe écologique, l’enjeu économique demeure assez crucial pour Ottawa pour que ses autorités refusent de se voir dicter des restrictions à l’export par la réglementation européenne.

Le lobbying pour briser la décision européenne a débuté dès la rentrée 2009 : en deux ans, les Amis de la Terre Europe (Friends of the Earth Europe) ont recensé 110 événements organisés par les autorités et lobbies canadiens autour des institutions européennes visant à pointer les incohérences de la directive sur la qualité des carburants face aux sables bitumineux. D’une autre main, Ottawa s’est saisi d’une multitude d’études favorables à ses thèses, invoquant notamment l’IHS Cera, cabinet de conseil spécialisé dans les hydrocarbures subventionné par l’industrie pétrogazière et déjà infiltré dans les groupes de travail du ministère de l’énergie américain. De quoi retarder le vote de la directive et perturber les débats au Parlement. Une interférence cependant insuffisante pour s’assurer de l’enterrement en grandes pompes de la législation anti-sables bitumineux.

Coup de fil à un ami du Commonwealth

Se saisissant des négociations sur un accord de libre échange Canada-Union européenne (Accord économique et commercial général ou AECG), le gouvernement d’Ottawa a alors formulé une plainte, considérant que le caractère “discriminatoire” de la FQD justifiait la révision des discussions en cours, lesquelles devaient aboutir fin 2011. En juin, le Parlement européen, saisi sur la résolution, voyait deux camps s’affronter avec, dans la balance, 20 milliards d’euros d’échanges supplémentaires permis par ces nouveaux accords. Si les débats des plénières des 6 et 8 juin étaient agités entre les différents parlementaires autour de la question, la majeure partie des parlementaires et la Commission ont soutenu l’accord tout en refusant d’y sacrifier les mesures environnementales. Suivant la procédure, la proposition a été transmise au Conseil, où les attendaient les lobbyistes canadiens, comme l’a constaté l’eurodéputé écologiste hollandais Bas Eckhout :

Une fois l’accord de libre-échange voté, le lobbying a basculé du Parlement et de la Commission au Conseil. Etant donné que le Canada est toujours dans le Commonwealth, il a joué sur la corde sensible de ce lien avec le Royaume-Uni pour le rallier à sa cause. Ce qui a été d’autant plus facile que l’une des principales entreprises engagées dans l’extraction des sables bitumineux en Alberta est la compagnie britannique BP.

Obtenus par les organisations écologistes en vertu de la loi sur la liberté de l’information britannique (Freedom of information act), des mémos ont prouvé que le Canada s’était engagé avec le Royaume-Uni dans des rencontres régulières visant à étouffer une bonne foi pour toute la FQD. Aux quinze réunions organisées entre responsables politiques canadiens et anglais depuis septembre 2011, dont certains directement entre David Cameron et le Premier ministre canadien Stephen Harper, plusieurs échanges entre officiels se concluent de remarques positives. A la suite de l’entretien entre le ministre du commerce anglais Lord Sassoon et le ministre de l’Energie de la province d’Alberta où se trouvent les plus importantes réserves de sables bitumineux, une note sanctionne la rencontre :

[Le ministre de l'énergie] était très reconnaissant au Royaume-Uni de ses efforts sur la FQD (directive sur la qualité des carburants).

Plus gênant, des lettres et présentations de groupes pétroliers adressées directement aux ministres présentent leurs “inquiétudes” sur la directive, déclinant l’argumentaire des industriels repris par Londres ensuite. BP écrivait ainsi le 18 octobre au ministre des Transports anglais Norman Baker :

- La question ne porte pas réellement sur les sables bitumineux […]
- Cette proposition nécessiterait un système de certification des rejets de gaz à effet de serre pour toutes les formes de carburants bruts et produits raffinés. […] La charge réglementaire [de la directive] serait considérable à une époque où le secteur croule déjà sous un régime de régulation très lourd et il y a toujours la crainte d’ouvrir la porte aux fraudes.
- Cette mesure aurait un impact significatif sur les prix du brut et des produits raffinés importés en Europe et représenterait un coût important pour l’industrie du raffinage européenne, qui subit déjà un stress financier considérable – et au final pour le consommateur également.

BP EIR (Final)

Comprendre : cette législation pèserait sur les résultats financiers des groupes pétroliers qui considèrent être déjà assez contrôlés comme ça. Contacté par OWNI, le ministère des Transports britannique s’en tient à la position officielle de Norman Baker :

L’assertion selon laquelle nous ne prendrions pas au sérieux la question des sables bitumineux à haute émission est scandaleuse. […] Pour être clair, nous ne retardons pas notre action mais nous cherchons la solution la plus prompte et la manière la plus efficace, qui est de considérer toutes les formes de carburants bruts de la même manière, pas seulement les [huiles issues des] sables bitumineux importés d’un pays particulier.

Un discours reprenant mot pour mot l’argumentaire de BP mais un allié insuffisant pour remporter la majorité des voix. Se tournant vers la compagnie Shell, les Canadiens auraient selon The Guardian également rallié à leur cause le pays d’origine de la compagnie, les Pays-Bas. Mais le travail de sape ne s’arrête pas là selon Bas Eickhout :

L’Espagne et la Pologne semblent maintenant formuler des réserves à leur tour sur la FQD. Les Canadiens ont dégainé un argument-massue pour convaincre les Polonais : si les critères de la directive sanctionnent les sables bitumineux, bientôt, ce seront les gaz de schiste qui verront leur bilan carbone et leur prix augmenter.

Ambassadrice des gaz de schiste dans l’Union européenne et en charge de la Présidence du Conseil jusqu’au 31 décembre 2011, Varsovie semble avoir été sensible à cette suggestion. Prévu le 2 décembre 2011, le vote de la FQD a été repoussé à janvier prochain. Une nouvelle victoire du lobbying canadien.


Images et illustrations par Manchester Foe [cc-by-nc-sa] remix par Ophelia Nooret Xavier de Jaubéguiberry [cc-by-nc-nd] via Flickr

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Les gaz de schiste font trembler l’Angleterre http://owni.fr/2011/11/01/les-gaz-de-schiste-font-trembler-langleterre/ http://owni.fr/2011/11/01/les-gaz-de-schiste-font-trembler-langleterre/#comments Tue, 01 Nov 2011 08:33:01 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=85001

Nous n’employons pas le mot « séisme », nous préférons parler de « secousses » car ce sont des phénomènes géologiques qui ne peuvent pas être ressentis par l’homme.

Plusieurs mois après les deux « mini tremblements de terre » qui ont fait trembler la région de Blackpool au moment où la société Cuadrila Resources fracturait des puits de gaz de schiste, scientifiques et porte-paroles du ministère de l’Environnement continuent de sortir les pinces à sucre pour évoquer l’incident. Car cet automne, la Grande-Bretagne a été secouée par deux répliques de la révolution énergétique en cours : l’annonce d’un effondrement accéléré de la production d’hydrocarbures en Mer du Nord (vache à gaz de la Couronne) et une estimation mirobolante de 5,6 milliards de mètres cubes de gaz emprisonnés dans le sous-sol de la région de Blackpool. Tombées à quelques jours d’intervalles, les deux infos ont d’emblée biaisé le débat en faveur des pro-gaz de schiste au niveau gouvernemental.

Coup de téléphone à la presse locale

Les preuves scientifiques liant les opérations de recherche par la technique de fracturation hydraulique dans la région de Blackpool et les deux mini-séismes étaient pourtant accablantes. Menées par le British Geological Survey (centre de recherche dépendant du Conseil scientifique national), les mesures sismiques concluaient à un lien « probable » entre les deux événements, que nous a détaillé le professeur Michael H. Stephenson, responsable du département énergie de cet institut de recherche :

Les deux ondes enregistrées le 1er avril et le 27 mai étaient de même nature et ont eu lieu au moment même où Cuadrilla Ressources menait des opérations de fracturation hydraulique, avec le même modèle sismique.

Publiées sur le site, les mesures situent l’épicentre dans une zone de 500 mètres autour des forages à une profondeur de 2000 mètres, soit celle où les produits sont injectées. Malgré l’arrêt des travaux par la société Cuadrilla Resources, les esprits ont commencé à s’échauffer dans le Lancashire : début août, des militants anti-gaz de schiste du mouvement « Frack off ! » (« va te faire fracker ! ») déroulaient sur la tour emblématique de Blackpool une banderole de 150 mètres de long.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Le 15 octobre, un quotidien local, la Blackpool Gazette, publiait un article intitulé : « Les forages ont BEL ET BIEN causé un tremblement de terre ». Une info relayée dans tout le pays à la vitesse des dépêches. Jusqu’à ce qu’un porte-parole du Département de l’énergie et du changement climatique (DECC, ministère de l’Écologie britannique) ne décroche son téléphone :

Nous avons appelé le journaliste du quotidien de Blackpool pour savoir d’où il tenait cette information. Il s’est excusé de son erreur. Jusqu’ici, aucune preuve n’a été produite qui indique un lien entre les opérations de prospection et les secousses. Nous avons demandé à Cuadrilla Resources de rendre un rapport pour nous montrer que l’exploration ne cause pas de séismes et, avec l’aide de nos experts, nous étudierons la question.

Entre les mains du premier intéressé

La nature du rapport que doit remettre la société gazière reste cependant floue : pour un scientifique interrogé sur le document attendu, cette « preuve » serait en fait une « contre offre » visant à proposer une autre technique plus sûre. Cuadrilla Resources n’a pas donné lieu à nos sollicitations afin d’éclaircir ce point.

Dirigée par un ancien cadre de BP, la société sait néanmoins parler au gouvernement. Dans la note d’intention remise au DECC [pdf], un paragraphe éclaire à lui seul le caractère stratégique du dossier pour la Grande Bretagne :

Cuadrilla pense que les gaz de schiste peuvent assurer une « triple victoire » pour les gouvernements, notamment le gouvernement britannique, contribuant aux trois objectifs politiques clefs (1) améliorer la sécurité énergétique, (2) réduire le coût et la volatilité des prix de l’énergie pour les consommateurs et (3) réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Les milliards de mètres cubes et l’indépendance gazière offerts sur un plateau par Cuadrilla ne sont cependant pas si garantis que la compagnie n’ose le dire. Les réserves ne sont d’abord qu’une estimation par la compagnie qu’aucune étude indépendante n’est venue confirmer ou corriger et qui ne tiennent ensuite aucun compte du « taux de récupération », c’est-à-dire de la quantité de gaz qui pourra être effectivement extraite de cet océan d’hydrocarbures. Mais la société prévient les critiques en précisant que la plupart des zones étudiées jusqu’ici restent « immatures » et ne permettent pas d’évaluer la durée de vie réelle des puits. Des déclarations comme beaucoup d’autres sociétés en ont fait auparavant mais dont des mémos internes publiés par le New York Times ont révélé qu’elles n’étaient que pure surestimation visant à convaincre investisseurs et gouvernants.

Sans date précisée pour le rendu de ce rapport, le débat sur les gaz de schiste est aujourd’hui tourné vers Blackpool. Et pendant que le ministère de l’écologie reçoit des manifestants dans le cadre des consultations, Cuadrilla essaime des demandes de permis à travers l’Europe : déjà implanté en Hollande et en Pologne, la compagnie britannique brigue désormais des zones d’exploration en Espagne. Autant de pays où le débat n’a pas encore fait trembler l’opinion.

Image CC Flickr PaternitéPas d'utilisation commerciale macten

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Les anti-schistes en garde à vue http://owni.fr/2011/10/05/les-anti-schistes-en-garde-a-vue-sarkozy-schiste-cevennes/ http://owni.fr/2011/10/05/les-anti-schistes-en-garde-a-vue-sarkozy-schiste-cevennes/#comments Wed, 05 Oct 2011 17:23:47 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=82359 Pas de banderoles anti-gaz de schiste à l’arrivée de Nicolas Sarkozy dans les Cévennes mardi 4 octobre ? Rien d’étonnant : la quinzaine de militants réunis pour manifester a été mise en garde à vue plus de trois heures avant que n’arrive le chef de l’État. Mobilisé via les réseaux locaux, le petit groupe avait décidé de s’installer la veille au soir dans le stade de la commune de Mialet (Gard) où l’hélicoptère présidentiel devait atterrir. Ils ont tous été relâchés le mardi en début d’après-midi, après le départ du président de la République du Musée du Désert où il avait prononcé un discours confirmant l’abrogation de trois permis de recherche de gaz de schiste.

Dès lundi soir, vers 18h30, une militante présente sur place a vu débarquer 30 à 40 gendarmes munis de boucliers : « nous étions en rond au milieu du terrain de foot et ils ont commencé à nous courser, rapporte-t-elle. Au bout d’un moment, tout le monde s’est lassé et ils ont lancé : « de toute façon, on vous sortira demain matin ». » A l’ouverture de leur duvet, les anti-gaz de schiste ont pu constater que les gendarmes avaient tenu parole.

Un tag « Sarko dégage » à la bombe de chantier

Plus nombreux et munis de protections anti-émeutes, les gendarmes, présents à sept heures et demi le mardi 5 au matin, ont formé un cordon avant de menotter puis d’emmener un premier militant, bientôt suivi par les autres. Selon un témoignage recueilli par un confrère du Monde.fr, au signal d’hommes en costume-cravate, « probablement du service de sécurité de la présidence ». Tous sont embarqués plus de trois heures avant l’heure prévue de l’atterrissage de Nicolas Sarkozy sur la pelouse communale.

Les militants se voient alors signifier le motif de leur garde à vue : « dégradation de bien public en réunion ». Au matin, en effet, des tags rose brillant « Sarko dégage » étaient apparus sur les vestiaires du stade (voir la photo ci-dessus). Parmi la quinzaine de manifestants, aucun n’avait amené de bombe de peinture, ni n’avait sur lui de traces du “barbouillage”. Celle ayant servi à confectionner les messages d’accueil du président de la République avait été retrouvée au pied du muret puis était passée entre les mains des gendarmes présents sur place sans autre précaution, selon les militants.

Transférés à la gendarmerie d’Anduze, les activistes sont contraints d’attendre dehors, les locaux ne disposant que de deux cellules largement insuffisantes pour accueillir le petit cortège. Alerté par une des prévenus, José Bové contacte la conseillère générale du canton, Geneviève Blanc qui renonce alors à l’invitation du chef de l’État à Alès pour faire un tour à Anduze.

Le gendarme qui les gardait ne faisait pas partie de ceux qui les avaient interpelés. Nous avons contacté le barreau de Nîmes pour demander des avocats pour assister aux interrogatoires. Une seule avocate a pu se libérer, en plus du conseil dépêché par la Ligue des Droits de l’Homme du Gard, les autres étant retenu par le bouclage policier de la ville d’Alès.

Ce n’est que vers midi et demi, à l’heure où Nicolas Sarkozy prend la parole à Alès pour vanter « l’esprit de résistance » des Cévennes qu’arrive le premier des deux avocats : deux prévenus seulement sont interrogés en présence d’un conseil, les autres ayant déjà répondu aux questions des gendarmes.

A quatorze heures, tout le monde est relâché et « pas inquiété » selon les gendarmes. Contacté par OWNI, la mairie de Mialet confirme avoir été prévenue de mesures exceptionnelles mises en place pour la venue de Nicolas Sarkozy mais renvoie à la préfecture pour son organisation. « Dispositif classique », nous répond-on à Nîmes, sans souhaiter donner plus de précision.

De son côté, la conseillère générale Geneviève Blanc n’a guère eu plus de détails sur la procédure, malgré un appel au substitut du procureur : « il y a eu beaucoup de discussions dans la matinée pour qualifier les faits », nous a-t-elle confié. Des débats qui auront en tout cas duré juste assez longtemps pour permettre au président de la République de se réclamer du « courage » des Cévenoles sans être dérangé par leurs inquiétudes.

Les illustrations ont été envoyées par des militants sur place.

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L’Élysée couvre les gaz de schiste http://owni.fr/2011/10/04/sarkozy-mou-sur-le-schiste-permis-sarkozy-gasland-total/ http://owni.fr/2011/10/04/sarkozy-mou-sur-le-schiste-permis-sarkozy-gasland-total/#comments Tue, 04 Oct 2011 11:26:55 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=82101

En décidant d’abroger seulement trois permis d’exploration d’hydrocarbures dans le Sud de la France, Nicolas Sarkozy est loin de fermer la porte aux gaz de schiste. Étalées sur près de 10 000 km² autour des Cévennes, les concessions de Montélimar, Nant et Villeneuve-de-Berg ne sont que trois des dizaines de permis d’exploration accordés par le ministère de l’Écologie dans toute la France ces dernières années. Grâce auxquels des compagnies pétrolières ou gazières pourront continuer de fouiller le sous-sol par la technique controversée de fracturation hydraulique.

Les permis de gaz de schiste n’existent pas

L’annonce a pourtant produit l’effet désiré sur le plan médiatique. À la faveur d’articles titrés « le gouvernement abroge les permis de gaz de schiste », les militants impliqués dans le débat ont poussé sur les réseaux sociaux un long ouf de soulagement toute la journée du lundi 3 octobre. Un peu rapide.

Car en réalité 61 autres permis d’exploration gaziers et pétroliers en vigueur en France, ouvrent la voie aux gaz de schiste et autres hydrocarbures non conventionnels. Au plan du droit, ils s’intitulent, formellement, « permis exclusifs de recherche de mines d’hydrocarbures liquides ou gazeux ». Autrement dit, des autorisations d’aller rechercher tout combustible volatile ou poisseux, à quelques profondeurs et dans quelque état que ce soit, depuis la classique poche de gaz jusqu’aux forages destructeurs à des kilomètres de profondeur.

Les trois permis abrogés (sur 64 actuellement en cours) / Carte : Marion Boucharlat pour OWNI.fr.

Quand elles déposent leur volumineux dossier au ministère pour obtenir un permis, les compagnies pétrolières et gazières exposent par le menu les opérations qu’elles souhaitent mener sur place : profondeur des forages, méthode d’extraction, emprise au sol des plateformes, etc. Un document tamponné par la direction générale de l’énergie et du climat. Seule cette note d’intention archivée dans un tiroir de cette administration énonce clairement si oui ou non la société compte aller chercher des gaz de schiste.

Or, pour déterminer le bienfondé des permis, la loi votée le 13 juillet ne prévoit de vérifications entre la réalité des explorations et le contenu de cette note d’intention qu’a posteriori. Il suffit pour le moment à chaque société, de jurer, la main sur un rapport, qu’elle ne pratiquera pas de fracturation hydraulique.

Couper l’herbe sous le pied de la gauche…

Or le double discours est déjà pour certaines sociétés une spécialité. Telle Toréador, administrée par le frère de Julien Balkany elle avait essayé en mars dernier de décourager une manifestation prévue en Seine-et-Marne contre l’exploration des huiles de schiste en diffusant auprès des habitants des tracts assurant qu’il ne s’agissait là que d’exploration pétrolière « classique ». Une version dont OWNI avait révélé le peu de sérieux dans les documents transmis aux actionnaires de Toréador, prévoyant d’exploiter des couches profondes (le « thème liasique », couche géologique à plus de 2 000 mètres de profondeur où du gaz peut être emprisonné dans le schiste) et de « produire des réservoirs » dans le Bassin parisien. Une expression désignant dans l’industrie pétrogazière la première fracturation hydraulique sur un gisement.

Mais ces réalités techniques ne semblent guère intéresser le gouvernement. La tonitruante promenade dans les Cévennes que nous organise l’Élysée tombe tout juste l’avant-veille de l’examen à l’Assemblée nationale de la proposition de loi portée par la gauche et les écologistes pour pallier les insuffisances de la première « loi sur les gaz et huiles de schiste » adoptée à la mi-juillet. En déchirant trois bouts de papiers, le Président dégonfle par avance un débat qui aurait pu empoisonner ce début de campagne. Et retire aussi de la place publique un vrai débat qui n’a toujours pas eu lieu sur les choix énergétiques de la France. Quid des autres techniques et des autres réservoirs comme le offshore profond, les gaz de houille, les schistes bitumineux… Au final, le texte voté le 13 juillet ne définit en fait pas grand chose. Pas même en quoi consiste la fracturation hydraulique.

Des questions énergétiques en suspens

Pour éviter les risques liés à la fracturation hydraulique, il faudrait rentrer dans d’ennuyeux détails : parler des quantités d’eau utilisées, des produits chimiques injectés dans le sol, des gaz de houille et du pétrole de schiste… Donc, débattre politique industrielle, ce que l’État se garde bien de faire. L’article 4 de la loi sur les gaz et huiles de schiste votée le 13 juillet prévoit ainsi un « rapport sur l’évolution des techniques d’exploration et d’exploitation et la connaissance du sous-sol français, européen et international en matière d’hydrocarbures liquides ou gazeux ». Une façon de « ne pas fermer la porte » aux hydrocarbures de schiste, comme le promettait Eric Besson. Surtout à l’heure où la compagnie Elixir Petroleum publie un rapport dépeignant la verte Lorraine en petit Koweït plein de 164 milliards de barils de pétrole de schiste et 650 000 milliards de pieds cube de gaz de même extraction.

Laissant les écologistes et les militants s’empêtrer dans les explications techniques, le gouvernement joue la montre sur les hydrocarbures comme il l’a fait sur le nucléaire, promettant contrôles et commissions sans donner de perspective précise. Un temps qu’il ne souhaite pas prendre en ce temps de campagne présidentielle. Car un projet énergétique, ça ne s’invente pas en une balade dans les Cévennes.


Carte et illustrations : Marion Boucharlat pour OWNI.fr.

Retrouvez toute l’actualité du schiste sur notre site dédié.


Retrouvez le livret “Gaz de Schiste, histoire d’une révolution énergétique hors de prix” par Sylvain Lapoix dans Le DVD du documentaire Gasland (Arte Éditions)

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WikiLeaks éclate une bulle de schiste http://owni.fr/2011/08/31/wikileaks-eclate-une-bulle-de-schiste/ http://owni.fr/2011/08/31/wikileaks-eclate-une-bulle-de-schiste/#comments Wed, 31 Aug 2011 12:42:56 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=77565 Dès septembre 2009, l’ancien vice-président de la société pétrolière saoudienne Aramco, Ibrahim al-Husseini prévenait les États-Unis de la surévaluation des capacités du gaz de schiste. Selon lui, le boom de l’industrie des gaz de schiste était une bulle. Dans un télégramme diplomatique du consulat américain de Dharan (en Arabie Saoudite) publié par WikiLeaks, l’analyse de ce membre de la famille régnante, ingénieur pétrogazier d’expérience, n’est pas flatteuse :

Les réserves de gaz de schiste […] sont largement surestimées.

Une conclusion à laquelle se rangeaient de nombreux cadres de l’industrie pétrogazière et de la finance, dont le New York Times a révélé une partie des échanges entre 2009 et 2011. Alertée sur une possible bulle financière autour des gaz de schiste, l’autorité des marchés financiers américaine (la SEC) a depuis assigné en justice de nombreuses compagnies dont Chesapeake, ExxonMobil et Southwestern Energy.

Dans ces dossiers, la SEC exige de connaître la réalité des réserves en gaz de schiste dont les compagnies se sont vantées ; leur permettant de réaliser de copieux profits boursiers.

Folles spéculations

L’enquête apparaît d’autant plus justifiée à la lecture de ces nouveaux éléments apportés par WikiLeaks. En septembre 2009, al-Husseini condamnait cette nouvelle ressource et les folles spéculations dont elle faisait l’objet, avec un argument certes un peu technique, mais imparable :

Alors comme ça, la Marcellus shale [gisement du gaz de schiste du Nord Est des États-Unis] contiendrait plus de gaz que les champs Nord du Qatar ?

Eh bien, c’est formidable, mais même à un rythme de 3,4 millions de pieds cube par jour (scfd) [soit 0,1 million de mètres cubes environ] par an et par puits, ça va prendre un sacré temps pour remplacer un champ de 900 milliards de pieds cube de réserves. Dans le même temps, les États-Unis consomment 63 milliards de scfd de gaz, ce qui nécessiterait quelque chose comme 20 000 puits avec une production de 3 millions de scfd chacun. Et, à la vue de la baisse rapide de production des puits, cela nécessiterait de creuser quelque chose comme 10 000 nouveaux puits par an pour être à l’équilibre.

Fin 2009, déjà, 26 000 puits avaient été fracturés et le rythme n’a fait que s’accélérer depuis. En août 2009, un spécialiste de Anglo-European Energy avait tranché dans le vif :

Je connais bien les caractéristiques des bons puits [d'hydrocarbures] (lent déclin de la production, faible coût d’exploitation, production importante) et, comme vous le savez, les gisements de gaz de schiste n’ont aucune de ces caractéristiques.

Une information inaccessible aux autorités américaines à l’époque mais qui était, au même moment, transmise par la voie d’un document diplomatique à Washington. Télégramme terminé par une considération personnelle du consul de Dharan :

Le scepticisme [sur les ressources pétrolières] hors OPEP et sur ressources d’énergie non-conventionnelle présente un certain intérêt.

Pas sûr que Washington ait su le saisir à temps.


Crédits photo FlickR CC : by-nd Wootang01

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[Infographie] Des huiles de schiste à Washington http://owni.fr/2011/08/26/infographie-des-huiles-de-schiste-a-washington/ http://owni.fr/2011/08/26/infographie-des-huiles-de-schiste-a-washington/#comments Fri, 26 Aug 2011 09:42:17 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=77006 Retrouvez l’infographie dans son intégralité en cliquant ici

À Washington, au département de l’Énergie, un nouveau sous-comité sur le gaz naturel se montre très favorable au gaz de schiste ; à contre-courant de plusieurs réseaux d’experts. Depuis peu, des scientifiques américains s’en inquiètent. Interrogée cette semaine par OWNI, la porte-parole du secrétaire à l’Energie, Tiffany Edwards, plaide en faveur de la complémentarité des points de vue :

Le sous-comité respecte un équilibre entre expérience et expertise et chaque membre est proprement qualifié quant à la connaissance pratique et technique. Certains ont jugé le panel trop favorable à l’industrie, d’autres trop pro-écologistes. Nous pensons avoir touché juste et que la diversité des points de vue ne peut que renforcer la qualité du résultat final.

Une explication contestable au regard de la composition de cette instance, chargée de se prononcer sur les gaz de schiste aux Etats-Unis. Car sur les sept experts réunis dans le sous-comité, six s’avèrent liés à l’industrie énergétique.

Et c’est le gouvernement lui-même qui a organisé le mélange des genres. Formé le 5 mai dernier par le secrétaire à l’Energie Steven Chu, sa mise en place répond aux demandes du programme pour la “sécurité énergétique” annoncé le 30 mars par Barack Obama.

Sous le vernis académique, les fiches de paie industrielles

Ce sous-comité aligne de prestigieuses références. Des professeurs éminents du MIT et Stanford, deux des plus grandes universités américaines, y sont assis aux côtés d’anciens pontes du ministère de l’énergie de l’administration Clinton ou de responsables d’ONG. Mais, leur CV respectif fait aussi apparaître des intérêts industriels bien compris et quelques grandes compagnies, toutes intéressées par les gaz de schistes :

Retrouvez l’infographie dans son intégralité en cliquant ici

Le propre directeur du sous-comité, le professeur du MIT John Deutch, aligne à lui seul des liens avec Schlumberger, leader mondial des services d’extraction pétrolière, et Cheniere Energy, spécialiste du gaz naturel liquéfié, unique état où les gaz de schiste sont actuellement transportables. Ne manquent à l’appel que les entreprises pétrolières elles-mêmes (malgré la présence d’un membre de la direction de leur principal lobby) ou bien le géant Halliburton, inventeur de la fracturation hydraulique que ce collège était réuni pour analyser. Et le résultat est à la hauteur du casting.

Rien de bien frais… à part des subventions

Plus que des pincettes, c’est avec de véritables queues de billard que le sous-comité manipule les modestes recommandations qu’il a soumis le 11 août :

Bien que le comité s’accorde avec l’opinion précédemment admise selon laquelle le risque de fuite de liquides de fracturations dans les fissures formées dans des réservoirs de schiste profond est éloigné aux vues de la distance qui les sépare des eaux potables, le rapport considère qu’il n’y a aucune raison d’ordre économique ou technique qui justifie de ne pas informer le public des produits chimiques utilisés dans la fracturation hydraulique.

Pas un mot sur les fissures dans les puits, rien sur les incidents constatés aux quatre coins du pays, immortalisés par Gasland et les Américains mobilisés. Pour toute réglementation, le comité propose des systèmes déjà en place (une base de données publique, un contrôle régulier de la qualité de l’air à proximité des sites d’extraction…), d’autres comités ad hoc (air, eau, recherche et développement des gaz de schiste… le tout garanti 100% “multi acteurs du secteur et indépendant”) et, cerise sur le derrick, des demandes d’aide à l’industrie :

Nous sommes conscients des difficultés financières rencontrées par l’Etat. Mais nous réalisons le rôle clef que peut jouer un modeste soutien à la recherche et développement autour des questions environnementales.

Des scientifiques s’élèvent contre la stratégie du “business as usual”

Face à l’initiative gouvernementale, un groupe de 22 universitaires de 13 Etats différents a adressé au secrétaire à l’Energie une lettre soulignant le “manque d’impartialité” dans la composition du comité d’évaluation scientifique, et les liens financiers et professionnels évidents qui donnent à ses membres un biais plus que favorable aux extracteurs de gaz de schiste.

Ces conflits d’intérêts laissent apparaître que le sous-comité a plus été conçu pour servir l’industrie aux frais du contribuable que pour apporter au Président Obama et au public des conseils crédibles.

Cosignataire de la lettre, le Dr Stanley Scobies, de l’université de Binghamton (Etat de New York) met pour sa part directement en cause la façon dont le comité a évalué les risques liés aux gaz de schiste :

Les membres du sous-comité étaient pour la plupart des managers de haut niveau arrivés là avec des positions sur les questions politiques et énergétiques bien rodées. Avant et pendant leurs consultations, ils ont reconnu avoir négligé les aspects relatifs aux risques pour la santé humaine des gaz non conventionnels. Tout ce qu’a fait le président du comité, John Deutch, a consisté à convoquer l’expertise d’un économiste de la santé, qui semble être un de ses copains.

Depuis quelques mois, la communauté scientifique américaine est sous un couvercle de plomb : après avoir poussé dehors un prof trop critique vis-à-vis de l’industrie des gaz de schiste, l’Université de Pittsburgh a publié un rapport favorable à cette nouvelle énergie qui persille la Pennsylvanie de puits, dont on a appris qu’il avait été financé à hauteur de 100 000 dollars par l’association des entreprises exploitant lesdits puits.. Stanley Scobies reconnaît la perversion du système universitaire quant à la nouvelle donne énergétique, où les grandes universités qui ne sont pas financées par les entreprises sont perfusées par les aides publiques favorables au développement de ces nouvelles ressources.

Reposant sur le même coffre d’or gris que la Pennsylvanie (le gisement de la Marcellus shale), l’Etat de New York a déclaré de fait un moratoire de trois ans pour regarder le problème dans les yeux avant d’autoriser les forages. Une option décentralisée que certains scientifiques appellent de leurs voeux, soulignant l’existence d’une National Academy of Science ou bien de comités d’évaluation des autorités de protection de l’environnement à même d’assurer l’indépendance des experts de ces futurs groupes… Une alternative qui nécessiterait de donner un coup de frein à la course aux gaz de schiste lancée à pleine vitesse du Texas au lac Michigan. Mais une alternative qui gênerait comme un caillou dans la chaussure la marche du “business as usual”.




Crédits photo: Flickr CC Pay No Mind, ehpien, Infographie Sylvain Lapoix & Marion Boucharlat

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SkyTruth: l’anti-Yann Arthus Bertrand http://owni.fr/2011/07/19/skytruth-lanti-yann-arthus-bertrand/ http://owni.fr/2011/07/19/skytruth-lanti-yann-arthus-bertrand/#comments Tue, 19 Jul 2011 13:05:44 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=74119 Lancée en 2001, l’ONG SkyTruth a décodé des centaines d’images satellitaires de toute une panoplie de désastres provoqués par les activités industrielles, agricoles ou immobilières : nappes de pétrole, déforestation, glissement de terrain et autres inondations. Loin de l’imagerie esthétisante de Yann Artus Bertrand ou de Nicolas Hulot, John Amos livre en Creative Commons des clichés expertisés à destination du public. Découvert sur FlickR dans nos recherches de photographies sur les gaz de schiste, ce géologue a accepté de répondre à quelques questions pour OWNI.

Comment vous est venue l’idée de SkyTruth ?

L’idée m’est venue au milieu des années 1990 : à l’époque, j’étais géologue consultant pour deux sociétés de conseil en imagerie satellitaire qui décryptaient des photos pour le compte de compagnies pétrolières, minières ou d’agences gouvernementales. Après quelques années à travailler pour BP, Shell, Exxon, Texaco et autres, j’avais vu des milliers d’images terribles qui racontaient des histoires de catastrophes environnementales qui, pour moi, relevaient de l’intérêt général : des déforestations massives si isolées que personne ne pourrait jamais les découvrir, des mines à ciel ouvert gigantesque, des nappes de pétrole immenses qui traversaient des océans entiers…

La mine à ciel ouvert de Cerro de Pasco (Perou) au coeur d'une ville de 70.000 habitants.

Or, les seules personnes qui avaient accès à ces clichés étaient ceux qui pouvaient les payer : de grandes agences gouvernementales ou de grandes entreprises. Qui plus est, elles nécessitaient une expertise importante pour révéler leur gravité. J’ai commencé à réfléchir à une manière de résoudre ce problème et pour rendre ces photos accessibles et compréhensibles à n’importe quelle personne intéressée par les problématiques environnementales et dotée de deux yeux.

Comment votre projet s’est-il concrétisé ?

L’avantage de travailler avec ces industries, c’est qu’il est facile de mettre de l’argent de côté. En 2001, j’ai encaissé mon solde de tout compte, monté SkyTruth et obtenu le statut « internal revenue service » [sorte de loi Coluche américaine, NdR] qui permet l’exemption d’impôt des dons faits aux ONG, aux écoles, aux églises, etc. Jusqu’en 2010, j’étais tout seul mais l’équipe s’est étoffée depuis d’un administrateur de bureau et de Paul, notre « gourou des réseaux sociaux » et chef ingénieur.

Comment vous procurez-vous les clichés satellitaires ?

Nous n’avons malheureusement pas les moyens de nous payer un satellite à 300 millions de dollars ! Il y a tout une panoplie de systèmes d’imagerie satellitaire qui correspondent à toute une gamme de prix et de qualité. Certains appareils sont gérés par les gouvernements et fournissent des images gratuitement mais pour une résolution très faible : pour le Golfe du Mexique, par exemple, nous prenons des images de la Nasa qui livre deux clichés par jour avec une résolution de 250 mètres de côté pour chaque pixel. A titre de comparaison, nous étudions l’impact de l’exploitation du gaz naturel des réservoirs compacts (tight gas) dans le Wyoming sur la faune animale, notamment sur le gibier qui représente un grand intérêt touristique de la région grâce au satellite français Spot : nous couvrons une zone de 60×60 km avec une résolution de 5 mètres de côté par pixel ! En revanche, chaque image nous est facturée 4700$.

L’avantage est que, avec l’imagerie payante, nous pouvons demander un certain angle, une résolution particulière… Pour le gratuit, nous faisons avec ce que nous trouvons : avec la Nasa, le système Modis nous donne accès à une base qui couvre la Terre entière mais pas forcément de la meilleure manière.

Inondations suite à l'exploitation minière en Papouasie.

Avez-vous réfléchi à un moyen de prendre vos propres clichés ?

Un des projets de Paul, notre chef ingénieur, consiste à utiliser des ballons gonflés à l’hydrogène embarquant un appareil photo haute résolution. La technique a déjà été utilisée par un chercheur du MIT membre de GrassRootsMaping.org sur la fuite de pétrole de BP dans le Golfe du Mexique. Mais, pour l’instant, nous en sommes au stade expérimental.

En quoi consiste votre travail une fois les photos récupérées ?

C’est assez rapide en fait : je télécharge, je jette un oeil et je passe à la suivante si je ne trouve rien d’intéressant. Si jamais il y a un élément intéressant, alors il faut comparer, utiliser des logiciels de cartographies comme GIS… Une grande partie de notre expertise consiste à comparer des bases de données. Pour les gaz de schiste, nous allons pouvoir compter le nombre de sites sur une photo satellite et la comparer aux zones autorisées, aux nombres de puits qu’ils déclarent avoir forés, etc. Pour les nappes d’hydrocarbures, nous comparons les clichés avec les vitesses du vent relevées par les bouées en mer pour évaluer leur dispersion.

A qui s’adresse votre travail ?

Notre objectif final, c’est d’intéresser le plus de monde possible. Le véritable pouvoir politique vient de la base, le pouvoir de protéger l’environnement. Pour pousser des politiques écologiques, il faut agir à chaque niveau : à Washington, dans les États, auprès des gouverneurs, des élus… Le but est d’amener les citoyens à repenser leur rapport à l’environnement et à s’engager dans le processus politique. Les informations que nous fournissons sont totalement inaccessibles au grand public autrement : quelle surface des Appalaches est concernée par l’exploitation du charbon ?

Explosion de l'exploitation des gaz de schiste dans le Wyoming.

Que pensez-vous du travail de certains reporters qui présentent des images magnifiées de la nature pour défendre l’environnement : votre travail ne va-t-il pas dans un sens exactement opposé ?

Vous soulevez un point intéressant : j’ai souvent été accusé à l’issue de mes conférences de déprimer les gens ! Il m’était reproché de montrer l’impact réel de notre mode de vie et de poser une question qui dérange : jusqu’où sommes-nous responsables ? J’espère que ceux qui voient mes photos se posent ces questions, qu’ils les appliquent à leur consommation d’énergie ou de matériaux. Mais parfois, je montre aussi de belles images, ne serait-ce que pour faire passer l’idée que la Terre est un bel endroit qui vaut encore la peine d’être sauvé. Ma seule préoccupation, c’est que les gens se lèvent de leur canapé après avoir vu les images.

Pensez-vous que le modèle de SkyTruth puisse être étendu à d’autres organisations ?

N’importe qui peut faire SkyTruth dans son jardin ! C’est un outil très puissant mais qui peut avoir de multiples applications. Nous voulons que l’information se diffuse, c’est aussi pour cette raison que nous sommes en Creative Commons : c’est un format qui permet de les diffuser le plus largement possible tout en gardant un recours en cas d’abus. Nous travaillons avec des ONG sur des problématiques liées à la forêt, les gaz de schiste et d’autres problématiques mais nous aimerions former des citoyens afin qu’ils puissent s’approprier cet outil : SkyTruth pourrait devenir un verbe. La prochaine étape de notre développement sera de monter une armée de “SkyTruthers” pour redonner leur pouvoir aux gens sur les décisions qui menacent leur environnement.


Crédits Photo FlickR CC by-nc-sa SkyTruth

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